Toutes les douceurs, toutes les lumières et tout le clinquant de l'automne d'Asie mineure dans l'éclat de l'été qui s'attarde encore et paresse en bordure de la Mer Egée et sur le littoral de la Lycie alors que la terre tremble encore loin vers l’Est, autour du Lac de Van…
Éphèse
Gardiens de l’éternité, les chats
d’Éphèse, immobiles sur leurs colonnes de marbre blanc partagent avec nous la
solitude de l’aube. Immobiles, ils sont partout, dans le temple d’Hestia, l’Odéon, sur
l’Agora, la Voie Sacrée ou dans le Grand Théâtre, où Isabelle danse longuement
sur scène face à quelques archéologues et aux 25000 âmes évanouies
qu’accueillaient jadis les hauts gradins. L’entrée sur scène s’opère à travers
un très étroit corridor, concentration extrême, avant de déboucher, expansion
maximum, dans l’espace sacré du geste et de la parole. Les proportions y sont
si justes, la protection y est si grande que tout se partage qui s’exprime sur
scène ; le haut et le bas se fécondent, unissent en l’être humain sa part
du ciel et sa part de la terre. Réconciliation : Éphèse et ses mystères du Logos toute entière dans
ce pacte face à la mer!
Longue station dans les ruines de la Basilique
du Concile où se rassemblent des orthodoxes russes le temps d’une célébration
mariale : ballet des vêtements sacerdotaux jaune safran sur le gris cendre
des pierres du VIIe siècle, piété des femmes agenouillées qui
embrassent la terre, dont certaines prient en pleurant ou chantent avec le chœur des hommes.
Turquie d’Égée et de Lycie où cohabitent
et se superposent mystères et croyances : culte d’Artémis, synagogues d’Izmir,
l’ancienne Smyrne, basilique de Selçuk érigée sur la tombe de Jean l’évangéliste,
théâtre où la foule hua Paul de Tarse, mosquée Isa Bey ou encore Dalyan et les
antiques sépultures lyciennes sculptées dans la roche de sa falaise, dont nous
découvrons l’accès guidés par trois ânes noirs et que survolent deux aigles.
Dire encore Meryem Ana, dernière demeure de Marie et de Jean, où pèlerins
chrétiens et musulmans se rencontrent dans la chapelle byzantine :
« Mentionne Marie », dit la sourate du Coran, « qui quitta sa
famille et se retira en un lieu vers l’Orient». Et l’Evangile d’ajouter :
« Après cela, le disciple la prit dans sa propre maison »…
Paysages
Vergers d’orangers, citronniers,
mandariniers, grenadiers et pistachiers, haut cyprès sombres, mystérieuses
allées d’eucalyptus, figuiers, pins au vert éclatant, bosquets de lauriers, et
partout l’olivier, gris vert, brillant, roi de la Méditerranée.Sur la route de Bodrum, nous croisons, remontant vers le Nord, les camions grillagés chargés du coton que des femmes au foulard blanc récoltent à la main et le bord des routes se jonche des fibres blanches et légères qui s’en échappent.
Denses roselières qui masquent le rivage à l’embouchure des rivières, orbe parfait de la plage de sable gris d’It Zuzu où viennent pondre les dernières grandes tortues marines, montagnes de granite, terres rouges et brunes, causses désertiques des hauts plateaux ou, comme à Kapikiri, l’antique Héraklée, entassements de roches roses qui bordent le paisible lac Bafa avec sa colonie de pélicans blancs et ses vaches, plus nombreuses que ses habitants, riche plaine littorale de Selçuk avec ses bougainvilliers et ses palmiers peuplés de choucas qui emplissent ruines et ruelles de leurs cris, que seul fait taire, cinq fois par jour, l’appel à la prière.
Pamukkale, où la nature sculpte depuis des millénaires des vasques de travertin étincelantes de blancheur grâce aux sels calcaires des sources qui dévalent de la crête du plateau en haut du village, eaux glaciales aux pieds nus pour ne pas dégrader le site quand se lève le jour en bas de la colline et de plus en plus chaudes à mesure que nous progressons vers le sommet. Joies d’enfance dans cette blancheur, dans l’innocence d’une neige minérale sous le ruissellement joyeux des eaux vives.
Paysage urbain de Bodrum où ville et mer se rencontrent au bord des deux baies jumelles de l’ancienne Halicarnasse, que sépare l’éperon rocheux du fort antique face aux cubes immaculés des maisons étagées sur la colline…
Petits
métiers
Trop
d’avoine fait crever le cheval…
dit le proverbe turc : cuisine
généreuse, concombres au goût de fruit, raisin noir et parfumé, belles citrouilles, délicates
pâtisseries aux noix, amandes, noisettes et pistaches, et un peu partout, les
pavillons de thé à la mode anatolienne, banquettes couvertes de kilims, débauche
de tapis et coussins sous un toit en laine de chameau, comme en contrebas de la
Grotte des Sept Dormants de Selçuk. Mets simples et forts, ayran, yoghourt
battu de sel et d’eau, ou gözleme, crêpes farcies d’un fromage acide et parfois d'herbes sauvages, pide, jus
de grenade âpre et parfumé, thé rouge partout présent, café très sucré et épais,
vigoureux poivrons, confiture de citre, miel, soupes de lentilles, chapelets de
piments ou d’aubergines qui sèchent au soleil, sumac, kebabs, loukoums,
baklavas fondantes du café de Pervin Teyze dans les hauteurs d’Heraklya…
Arrêt
sur image
Dernier jour, dernière heure, retour à
Selçuk, notre belle porte d’entrée pour ce voyage, et course contre la montre sur
la route toute droite d’Éphèse vers le rivage, où le soleil incendie violemment le ciel puis plonge lentement
dans la mer. Apparaît alors un croissant de lune finement ciselé, d’abord
pâle puis étincelant. Incendie du ciel, souvenir de l'envieuse jalousie des dieux, de l'incendie du Temple d'Artémis le jour même où le grand Alexandre venait au monde en Macédoine, désormais porteur d'une Ephèse intérieure qu'il tenta d'agrandir jusqu'aux confins de l'Asie... Puis parfait moment d'équilibre entre le jour et la nuit. Montent alors alors les étoiles. Éphèse somptueuse dans ce double
mouvement du ciel vers la terre et de la terre vers le ciel…
Saint-Prex, Suisse, 1 novembre 2011
1 commentaire:
Tout ça donne sacrément envie d'aller admirer ces paysages, ces gens à l'ouvrage...
Mes envies de voyages commencent à devenir immense, à la lecture de ce blog!
Camille.
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